Discussion au (dé)tour d’un oeuf à la coque…

Boiled Egg and Toast« Savoir écouter est une leçon de la parentalité ». Je pourrais pérorer sur ceci, mais ce n’est pas le sujet du jour, puisque je souhaite vous parler du droit à la différence ET à l’indifférence!

Hier midi, Judith déclare, après la découpe des mouillettes beurrées (ma grand-mère appelait ça des « Gendarmes » elle les faisait avec du vieux pain toasté, pour qu’ils se tiennent bien droits), juste avant que je ne décapite l’oeuf mollet que je venais de lui servir, d’un air passablement inquiet:
– « Papa tu sais que D. il ne peut pas manger de… jambon! Parce qu’il est… hhmmm… »

J’ai failli lui dire « Puni? » parce qu’elle adore le jambon (et moi aussi) et que ç’aurait une réplique marrante qu’aurait pu balancer mon pote Lio, mais je me suis rattrapé de justesse, me doutant d’une forme de solennité dans son propos soudainement réminiscent. Je répondis donc:

– « Musulman? »
– « Oui, voilà! Il ne peut pas manger de porc, mais l’autre jour I. a partagé sa tartine avec lui et c’était du porc! Si on le dit à sa maman elle sera très fâchée ».

Bon. Là tu as environ 4 secondes pour intégrer et proposer une réponse qui dédramatise sans dédouaner, donne du sens et incite au respect, et ne trouble pas davantage. Comment classer « il faut dire la vérité à sa maman », « on ne ment pas aux adultes », « rassure toi ce n’est pas grave », « les interdits sont une règle à respecter que l’on s’impose à soi-même, mais qui sont relatives et non absolues ».
Dans une seule phrase. Intelligible par un petit être sensible  de 5 ans, 10 mois et 6jours. Hum…

– « Tu sais ce n’est pas si grave, ce n’était pas fait exprès pour désobéir, tout le monde peut faire des petites bêtises… » Si vous avez mieux je suis preneur, mais j’ai raté mon jet de Sagacité 😉

Et puis la vie a repris son cours: le jaune était coulant et chaud comme il faut, Judith n’avait pas super envie de manger, on a fini l’œuf à coup de mouillettes de Comté, elle a fait « la blague de l’oeuf retourné » (vous savez, celle où on refourgue son œuf à la coque déjà mangé à une autre personne, qui s’aperçoit bien vite qu’il n’y a rien à manger…) à Lorraine. Qui, avec sa finesse désormais légendaire, a explosé l’oeuf creux de ses petits doigts boudinés, un peu comme la Montagne (Gregor Clegane) explose la tête la Vipère Rouge de Dorne (Oberyn Martell) dans l’épisode 8 de la 4e saison de Game of Thrones (désolé du spoil…).

Voilà, c’était fini. Pas qu’être musulman (ou… autre) se résume à des interdits alimentaires, ou quoi que ce soit de ce genre. C’est juste que, de ce que j’en comprends, être musulman, pour Judith, c’est comme être habillé avec une jupe, avoir oublié son manteau, être noir, avoir des tartines de fromage, ne plus avoir de papa, avoir deux grands frères, savoir rouler à vélo…
C’est comme ça. Et, sauf contre-rodre express, on s’en fiche complètement.
Cette différence, acceptée – pourquoi, comment en serait-il autrement? – comme un fait, une donnée, permet, autorise comme aurait dit ma prof Vinciane Despret, une totale indifférence.
Totale. Indifférence.

Quand nous avons commencé à chercher à nous loger, au-delà de la décision de principe de rester vivre en Ville, nous avons réfléchi à deux à « où habiter »: proches du centre si possible (par envie), payable pour des revenus moyens (Kath était stagiaire, je débutais dans la grande distribution) et très diversifié (par choix). Nous avons donc ciblé assez rapidement St Léonard et Ste Marguerite (je ne saurais plus dire pourquoi on a pas intégré Outremeuse à nos recherches…), et nous avons trouvé à St Léo un quartier encore plus mélangé que celui que j’avais connu petit, à Grivegnée, mais où j’avais quand même pris une belle leçon d’altérité enrichissante: j’ai toujours un fond d’italien, des bribes de sicilien dans l’oreille, pour mon plus grand plaisir.

Aujourd’hui, 9 ans plus tard, les filles fréquentent une école (une « 2 sur 20″…) où, à vue de nez (je n’ai jamais compté, évidemment), 1/3 des enfants sont blancs, 1/3 sont noirs et le 3e 1/3 représente toutes les couleurs intermédiaires, métissées, ou exotiques… de la petite pakistanaise d’origine au petit gamin au physique eurasien, en passant par le Maghreb et le Machreq (de quoi faire peur à Bart).
Je suis heureux qu’elle s’en fiche complètement, que ça lui passe au dessus de la tête, que ce ne soit même pas dans son champ de vision, parce que ça lui permet de voir tous les jours les autres enfants pour ce qu’ils sont: de petits camarades de jeu. Point. Sans filtre superflu.

Mieux que l’anti-racisme appris/rabâché, l’acceptation évidente et sereine du vivre-ensemble validée au quotidien. Je suis un peu fier de cette « déclaration de l’oeuf à la coque », en fait, voilà un objectif atteint! Bien sûr un jour viendra où Judith fera l’expérience de cette violence inouïe qu’est le racisme, ou l’homophobie, ou l’antisémitisme, ou le sexisme ou n’importe quelle violence adressée à un individu parce qu’il/elle fait partie (ou qu’on le désigne comme faisant partie) d’un groupe quelconque. Ce jour là je serai là pour lui expliquer que tout le monde n’a pas eu comme elle la chance de grandir avec plein de gens différents autour d’elle et qu’il lui faudra – dans son monde à elle, et à sa manière – éduquer et convaincre.

NB: je n’ai pas trouvé de chouette illustration pour cet article… si vous avez des idées je suis preneur ;-)!
NB2: je n’ai que le temps… d’une sieste de Lorraine pour rédiger cet article. Coquilles et corrections bienvenus.

Un site de Cédric Lemaire