Son nom était Cédomie

aylan-par-chaunuÇa fait un moment que je l’ai sur le cœur cet article, les heures sont rares et la vie va, mais depuis dimanche matin je sais que je dois écrire ça quelque part. A l’heure du réveil des filles et des Lapins Crétins sur France 3, Aylan a surgi dans sa vie à elle, la vie de ma Judith-6-ans-première-rentrée-scolaire-en-primaire… Que répondre à une image furtive (parce que nous avons tenté de l’esquiver malgré la stupeur), a des questions simples d’enfant pas bête? « Il devait avoir très difficile pour respirer le petit garçon… », « ou alors peut-être qu’il jouait dans l’eau comme nous à la mer », car le mer est unique, de La Panne aux rivages d’Asie Mineure. Passé le choc et les atermoiements stupéfaits, les réponses évasives et le train-train du petit-déjeuner vinrent nous sauver, mais ne nous épargna ni nos mines graves ni nos regards échangés de parents aux abois.


On revenait de la piscine et la Batte nous faisait faire une belle file, avant de tourner à gauche vers la Place du Marché, alors j’entrepris de mettre des mots, de poser du concret sur l’abstrait d’une mort enfantine, pour que le silence, les images choquantes et nos dénégations embarrassées ne lui tiennent pas lieu d’éducation par défaut:
– Tu sais mon cœur, le petit garçon ce matin qui était au bord de l’eau, il est mort parce qu’il voulait se sauver avec son frère et sa maman…
– Il est mort?
– Oui, et c’est très triste, c’était un petit garçon et il avait 3 ans, l’âge de Lorraine. Il fuyait parce que la guerre c’est terrible et que son papa et sa maman avaient très peur et qu’il fallait partir très vite très vite, mais leur bateau s’est renversé…
– Ah mais c’est triste ça!
– Oui, c’est carrément super triste… Ils voulaient venir ici parce que c’est chouette ici, qu’il n’y a pas la guerre, chez nous.
– Oui, même que s’il était venu on lui aurait préparé à manger comme tu sais faire, et qu’on aurait joué avec Lorraine et qu’on serait ses amis comme les nouveaux à l’école, et qu’on a appris à bien partager.
– Oui, voilà.

Je ne sais plus si c’est à la Noël 1990 ou 1991, mais j’ai le souvenir que mes parents avaient encore la vieille Kadett couleur crème. Pendant les vacances, avant qu’on ne parte au week-end d’unité (scoute), un homme, assez vieux, emmitouflé et un peu hirsute, est venu frapper à la porte, au heurtoir… Ça caillait bien et on était tous au rez, pas de chauffage aux étages dans la Tour, chez mes parents à cet époque-là. Étais-ce par hasard (ou quelqu’un lui avait-il dit que ma mère savait parler allemand, comme lui?), mais le voilà qui explique sur le pas de la porte à mes parents désemparés qu’il fuit la guerre qui rage en Yougoslavie et que sa voiture est en panne, et qu’il n’a pas assez de vêtements chauds. C’était manifestement de l’allemand de cuisine ou de chantier, mais je me souviens encore de mes parents un peu gênés, un peu interdits dans le hall à papier vinyle vert. Ce jour là il est reparti avec 1500 francs – je me souviens encore du billet brun avec Grétry et du bleu tout froissé – , et ma mère lui a promis des vêtements, des « à nous » et d’envoyer un fax en Allemagne à son assurance, ARAG, pour son Opel Rekord bringuebalante. Il montrait sans cesse sa carte d’identité, pour montrer (je suppose, après coup…) qu’il n’était pas un vagabond, que sa voiture lui appartenait bien, qu’il était bien qui il était. Son prénom c’était Cédomie, ça m’avait frappé parce que c’était presque le même que Cédomir Janevski, le joueur du FC Bruges d’alors, élégant libéro (enfant, on fait de ces liens… mais bref ça m’a permis d’imprimer ce prénom dans ma mémoire, tandis que son nom de famille m’échappera à jamais). Il était né à Skopje, en Macédoine, c’est ce que ses papiers disaient, pour un champion de « Pays-Ville » de 10-11 ans qui n’était jamais sorti de sa Belgique jusqu’alors, quelle aventure! Il avait avec lui sa femme et ses deux petits-enfants, c’était donc un grand-père. Je n’ai compris que beaucoup plus tard les mots de ma mère qui s’inquiétait et disait à mon père sa peur que sa femme ne « passe à la casserole » pour survivre ou payer un marchand de sommeil.

Ce jour là, la porte refermée, le martyr de Vukovar à la télévision a pris du relief, de la pulpe, de la chair. Les images ne disaient plus la même chose, les mecs à la TV, les femmes qui hurlent de douleur, les enfants aux bords des routes sont donc des personnes bien réelles, bien vivantes et repenser à mon père qui m’avait assis devant la TV quelques temps auparavant, à la chute du Mur, devant les drapeaux troués de Timisoara, etc… donnait un peu le vertige. On craignait de l’avoir loupé, et au retour du week-end scout de Noël on a demandé, mais il n’était pas encore revenu, Cédomie. Il allait revenir, emporter des habits et finalement partir rejoindre des gens (de la famille?) en Allemagne. Que sont-ils devenus: ces enfants ont-ils un jour revu leurs parents? Ont ils grandi et fait leur vie en Allemagne, sont ils rentrés après la guerre? Comme les héros d’un livre ou d’un film, on n’aperçoit qu’un bref instant de leurs vies, on n’est juste le décor, ou la péripétie. J’ai toujours depuis tenté de comprendre les Balkans – de Bilal en voyages -, refusé de savoir dans mes amis en -ic (et j’en ai rencontré beaucoup, depuis), qui était qui, qui était de quelle origine, même s’il ne s’agissait pas d’un secret ni d’une honte évidemment. Déplacés innocents d’une guerre qui a sali notre continent  – « à deux heures d’avion de Paris » disait chaque soir Bruno Masure – même si chacun prend son destin en mains par après, et avec quelles réussites!!

Les syriens qui frappent à nos portes (celles de l’Europe, de la Belgique) et en appellent à notre solidarité, notre cœur, notre tête, notre courage, ne sont pas moins dignes de notre aide que les réfugiés de cette guerre-là, que ceux de celle d’avant, que nos grands-parents, que de nos arrière grands-parents. La haine est meurtrière, mortifère et pousse comme le chiendent là où on lui laisse la place. Parlons à nos enfants de ce qui se passe dans le monde, de combien la vie est dure et injuste pour certains, au près ou au loin – et des conclusions qu’il faut en tirer. On ne sait jamais ni où ni quand germent certaines idées, certains souvenirs, certains comportements (exemplaires), ni quand et pourquoi ils font sens tout à coup (quand on devient adulte, ou parent soi-même?) – mais si on n’occupe pas la place il y aura toujours quelqu’un pour faire peur, laisser entendre, faire croire. Quant à nous, les « grands », c’est le temps de l’action et du refus des idées courtes, soyons prêts à accueillir cet étranger qui frappe à la porte, cet alter ego qui a tout perdu, et lui donner un peu de ce que j’aimerais recevoir si j’étais dans sa situation. Je n’ai pas vocation à tirer de « morale » de cette histoire – qui serais-je pour cela? -, de ces souvenirs qui ricochent sur l’actualité dramatique, je peux juste témoigner un brin, donner à comprendre à mes enfants, réfléchir avec mes contemporains et agir à mon niveau.

 

Un site de Cédric Lemaire