Le parfum de l’enfant qui dort

Lapuss

Dessin de LAPUSS

« Ça » fait une semaine et « ça » ne passe pas. Réaction purement intellectuelle ou buikgevoel, la distance qui me sauve souvent, les émotions qui m’étreignent parfois à l’intérieur ne m’aident pas, et reste le poids. Surinformés – cette fois avec une once de pudeur -, surconseillés, surmotivés à ne pas nous laisser faire, le quotidien submerge et emporte tout, sauf la mémoire des innocents défunts, le malheur des blessés, la souffrance de ceux qui restent et la damnation des kamikazes, des criminels.

Une semaine après, qu’écrire, pourquoi écrire? Parce que ça vaut mieux que bien d’autres catharsis, énervements ou épisodes alcoolémiques virulents de révolte. Je n’ai même pas l’énergie pour ça, plus le rebond à vrai dire, et le « fêtant » d’antan, celui qui s’attrape en pleine semaine et vous fait prolonger outrageusement une soirée sinon bénigne, à la rigueur quelconque, ne vient pas. Ça ne vient pas et l’appel de la terrasse, des amis, du « refaire le monde » salvateur n’épouse pas le karma actuel du grand bavard que je suis aux heures indues.

Prévention sous-financée, justice sociale inexistante, vitupérations politiques (volontiers politiciennes, de la droite néo-croisée ou de la gauche communautariste), IsisRefappels au calme ou à des réactions exemplaires, trompette d’Ibrahim Maalouf, mélopées d’Abd Al-Malik, rien ne me sort de cette torpeur enfantine, celle qui étreint quand on lit trop jeune son premier HP Lovecraft et qui accompagne jusqu’au sommeil (puis se juche sur l’épaule de Morphée). Pourtant tout est là pour révolter: la fachosphère qui couine de plaisir et en rajoute sur les réfugiés « 5e colonne », MLP qui se fait recadrer comme une stagiaire évanescente, #COP21 qui devra autre d’autres pavés pour marcher et des visuels qui font du bien, ici ou là. Semaine de merde, mais de guerre lasse.

14102015La semaine passée vous fûtes nombreux à partager mon premier petit mot, celui du citoyen puisque le politique doit savoir se taire, et ça m’a aidé. Aidé à me dire: si se taire n’est pas renoncer, parler c’est aussi d’une certaine manière, combattre, résister. Samedi matin avant d’aller travailler j’ai essayé, du
mieux que je le pouvais et sous le regard bienveillant de leur maman, d’expliquer aux filles qu’un événement terrible c’était produit à Paris, près de chez ton parrain, ma Lorraine; près de la Tour Eiffel que tu as déjà vu scintiller dans la nuit, ma Judith. Une chose terrible et si vide de sens qu’elle en donne le vertige à ton papa, à ta maman, et laisse tant de Grandes Personnes désemparées, qui donne tant de chagrin à tant de gens dont plusieurs de leurs amis.

Tous les (jeunes) parents, ou tous les adultes ayant un lien fort avec en enfant, connaissent ces sentiments: la terreur subite et l’étreinte de la crainte animale. 3merveillesCelle qui te fais monter les escaliers quatre-à-quatre parce que ton enfant ne tousse plus dans le baby-phone. Celle qui t’impose – physiquement – d’entrer dans leur(s) chambre(s) pour passer border ta marmaille (qui dort tout ce qu’il y a de plus paisiblement dans une position absolument improbable…).

Le parfum miel-châtaigne de Judith et ses soupirs endormis, Lorraine boule de poils énergique jusque dans son sommeil, le souffle ténu et quasiment magique d’un Joachim grand de ses quatre mois et quatre jours bien sonnés.
Ces jours ci je me tiens à ça, et je me dis que vivre, c’est d’abord et avant tout résister un peu.

Un site de Cédric Lemaire