On perd les soixante-huitards…

C’était une sensation de l’été 2015, c’est le constat de l’hiver 1997_earthling_cvr_fix_800sq2016: on perd les soixante-huitards. Je m’étais fait cette réflexion quand au seuil de l’été est décédé mon parrain – je vous parlerai de Mike plus loin – comme m’avait marqué le décès inopiné de mon oncle début 2010, à 63 ans. Aujourd’hui c’est Bowie et Lemmy, hier Joe Cocker, avant-hier Lou Reed. Ne reste plus guère que Iggy Pop, ou Renaud, ou Julien Clerc dans d’autres répertoires; et quand ils partiront nous serons un peu, beaucoup, orphelins.

La chute des idoles

Les hommes et les femmes qui accomplirent ou assistèrent au grand tournant social et sociétal du XXème siècle sont en train de disparaître sous nos yeux et c’est suffisamment saisissant, interpellant, pour que l’on s’y arrête. Je suppose qu’on trouvera toujours des tristes sires pour s’en fiche, mais je me souviens de l’émoi qui survint lors du décès du dernier des derniers « poilus » de 14-18, dont on agita à bon escient le souvenir récemment. Je me souviens aussi combien nos parents, leur génération, ont souvent rappelé le regret de n’avoir pas davantage parlé avec les leurs: de la Guerre de 40-45, de la Déportation peur ceux qui y survécurent… Spiegelman ou Tardi s’y sont attelés et leurs ouvrages précieux doivent inspirer (et non édifier) tant les adultes que les jeunes d’aujourd’hui. Cette génération, leur génération, a vécu bien des évènements dignes d’intérêts, parfois comme acteur/-trice(s), souvent comme spectateur/-trice(s), mais qui pour peu que l’on s’y attarde, disent beaucoup de notre nature humaine dans ses grands élans et ses médiocres travers. On a du mal à penser en conversant gentiment avec de ces charmants sexagénaires ou en veillant le souvenir de ceux qui sont partis qu’ils inventèrent de vivo la notion d’adolescence ou a fortiori de jeunesse, qu’elle vécu dans une période de grande méfiance planétaire en espérant voir la liberté triompher, qu’elle mit cul-par-dessus-tête certaines conceptions (patriarcales, colonialistes, paternalistes, utilitaristes) du monde, bien qu’elle s’échouât en définitive sur les écueils prévisibles: confort anesthésiant, dilapidation, libéralisation délétère, pour ne pas dire abandon en rase campagne de ses propres idéaux.

Les baby-boomers occidentaux (européens) nous lèguent à nous adultes de 2016 et à nos enfants un monde injuste, divisé, enclavé dans un productivisme forcené, avec un système de retraite en forme de pétaudière, des perspective de futur terribles (qu’il s’agisse d’emploi, de travail, d’épanouissement personnel voire de terrorisme de masse vaguement idéologisé en forme de prêt-à-penser), un monde en péril mortel en somme si l’on veut bien écouter notre propre temps, qu’il s’agisse de vivre-ensemble, de climat ou de biodiversité. Comment leur en vouloir, cependant? Pourquoi tancer l’adolescent de 1965 pour son insouciance au sujet du CO2, du SIDA ou des réfugiés environnementaux? La stigmatisation ne m’enchante guère, pèse sur tout le monde à la fois, m’épuise d’avance, à vrai dire… même s’il y aura bien des reproches à leur faire.

Lutte pour les droits (sociaux, politiques et civiques), libération de la femme (je sais, l’expression est impropre mais je n’en trouve pas d’autre aussi explicite et plus gender-compatible), avec le Mur comme horizon et une parentèle ayant connu la dernière guerre mondiale qui ravagea notre continent. Ce fut elle aussi qui vit émerger les premiers adolescents, alors que durant des dizaines de générations on passait de jeune fille ou petit garçon à proto-adulte directement (qu’il s’agisse du travail, du revenu ou des mœurs, rappelez-vous le poil aux pattes du Lili de Pagnol), consacrant au passage la musique voire la culture populaire ou « pop culture » comme des inventions du siècle à ne pas prendre à la légère. Cela nous « coûta » certes les yé-yés et autres avatars navrants à bien des égards, mais qui finalement ressemblaient tant à leur époque (avec du succès encore aujourd’hui), mais cela ravala aussi au rang de souvenir une certaine société conservatrice – aux moeurs fixes et consubstantiellement hypocrites, ayant pour seul but de s’auto-perpétuer – les renvoyant sinon aux oubliettes du moins à une certaine ringardise. Pour résumer, il fallait pour faire émerger Le Monde  renvoyer Le Temps au vestiaire, même si Salut les Copains en profita pour sortir. En ces temps de télé-réalité obscène d’inculture, de la malbouffe-reine et des conflits atroces liés aux ressources, aux religions, au climat, qui serions-nous pour oser leur jeter la pierre?

Mike

Je métais promis, avant de commettre ceci, avant de t’écrire un dernier mot, de lire Sur la Route, de Jack Kerouac (relire oserais-je dire même s’il m’était tombé des mains, Dany Stas et Mme Burton me foudroient…). Je n’ai jamais bien su si c’est cela qui t’avait inspiré ce mélange d’anticonformisme, d’envie d’ailleurs qui confinait parfois à l’isntabilité, fusse-t-elle immobile.
« Mike, c’est ton vrai nom? » lui demandais-je un jour. « Non, on m’appelle Mike depuis le secondaire… Tout ce qui venait d’Amérique était à la mode et comme je voyais bien que ça énervait ma mère, j’ai tout fait pour garder ce surnom« . Rien de bien révolutionnaire, mais l’adolescence en plein, l’époque en live, au milieu des sixties… Du duo batterie/traversière de Jethro Tull à Gainsbourg, avec un kolossal détour BD et passionné qui permis à l’ado des années ’90s que j’étais de découvrir Hara-Kiri, Bilal et Christin, les Glénat Vécu, Neige et Canardo, mon parrain fut le premier adulte à me causer comme on s’adresse à un autre adulte – et ça a tout changé. Des visites au loin et espacées, rapprochées dès que j’ai pu prendre ma liberté de mouvement, m’ont aidé à forger mon jugement, à remettre en question des pans entiers de mon éducation pour le plaisir de l’exercice ou à aider le proto-adulte que j’étais à trouver son chemin entre éducation transmise, choix personnels, contingences et contraintes du réel.
Tu étais – tu es -une personnalité marquante et contrastée; avec 1001 contradictions (qui n’en a pas?) qui ne rendent pas la vie plus simple, mais lui donnent tout à la fois chair, saveur, difficultés. J’ai savouré ces apéros et ces pousses-cafés qui te rendaient bavard: le service de ton paternel – « tailleur d’habits », tout à la fois infiniment liégeois et tellement juif hollandais  – dans la marine néerlandaise pendant la guerre, où il finit coulé au large de l’Afrique du Sud, mais vivant au contraire d’une bonne part de sa famille déportée; les week-end et les vacances épiques à Esneux (tu te racontais toi, mais aussi mon père enfant, ce que j’avais du mal à même concevoir…); le « Chouchou Club » dont ta mère était présidente et qui te valu (entre autres avatars…) le renvoi du Collège St Louis (ce renvoi en miroir – mon père/ton ami quittant St Servais à la même époque, sorti par les Jèses – scella je pense un pacte dans votre indéfectible amitié, alors que vous étiez si différents, donc si complémentaires), ça ne blaguait pas, à ce temps là, les esprits libres dans les Collèges catholiques, brrrr…; le blues que tu fredonnais, ta barbe négligée et ton Cohen-Benditisme forcené qui fit enrager ton père d’accueil, dans le Missouri de l’année 1968;la musique en général et le rock en particulier comme fil rouge de ta vie; Israël qui t’avait déçu; Banana Moto et tes motards, à l’époque où c’était rebelle et libertaire à la fois; ton accent juif inimitable quand l’auto-dérision te saisissait; tes filles nées au printemps (j’y ai tant pensé en devenant père de filles à mon tour, moi que n’ai que des frères); ta capacité à retourner le gant et ne pas te satisfaire d’une réponse décevante pour arriver à tes fins « s’il veut jouer au con avec moi celui-là, on sera deux »; ta capacité d’indignation intacte, lumineuse et contagieuse pour tes droits et ceux des autres. Tu aurais trouvé tout ceci pompeux et m’aurait jeté du Choron ou du Cavanna au visage – et tu aurais eu raison. Dis-toi simplement que ce portrait virtuel à gros traits façon Reiser t’épargne d’avoir ta photo sur ma cheminée, mais que je ne t’oublies pas.

Tu me manques vraiment, puissions-nous nous retrouver dans longtemps, au bout de cette route inconnue… mais au son d’un vieux rock n’ roll du sud, un verre de whisky à la main.

Un site de Cédric Lemaire