Hollande et le tyran de Syracuse

Voilà bien un sujet que je ne comptais pas traiter en ce décembre de bonnes résolutions avant l’heure; lire: écrire davantage, fut-ce brièvement, et principalement sur la tenue au jour le jour de mon mandat de conseiller communal. Soit.

Ce soir François Hollande a annoncé ne pas se représenter à la présidence de la République Française. francois_hollande_2015-jpegC’est l’aveu d’un échec patent, c’est aussi le renoncement d’un homme qui aura relevé la fonction après l’épisode sarkozyste, en même temps que de contrevenir tout à la fois à ses principes de gauche et à ses promesses de campagne de 2012. Je fus de ces naïfs – l’étions nous vraiment? auquel cas nous fûmes nombreux – a voir donné du crédit à son discours du Bourget, celui qui convainquit nombre de probables abstentionnistes que le « Tous Sauf Sarkozy » s’embellirait de leurs voix deux dimanches d’affilée. Las, la contamination néolibérale était bien puissante et Hollande se vautra des les turpitudes de l’austérité, Europe aidant, conseillers ne payant pas, Europe technocrate en aiguillon. Il se rêvait un bilan « à la Schroeder », même si sa postérité libère quinze ans plus tard en Allemagne, de working poors en Alternativ fur Deutschland, son lot de fruits amers (ces cols bleus déclassés sont les mêmes que ceux qui votèrent Trump dans la Rust Belt…). L’histoire jugera.

De la menace lepéniste – affreusement banalisée dans les médias grands publics, jusqu’à la complaisance façon divan des vanités jusques aux commentaires trumpistes – au candidat Fillon, sorte d’Hibernatus idéologique, qu’on croirait tout droit sorti d’un album de Tardi en noir et blanc, le grand basculement a rarement semblé si proche pour les hommes et femmes de gauche, voire pour certains démocrates d’où qu’ils soient.

Ceci me rappelle Dubuisson – professeur ô combien inspirant parmi les éloquents – narrant cette fable dite du « Tyran de Syracuse ».quatre_litrai_de_syracuse_representant_le_tyran_gelon

Le Tyran était mort et la Cité devait se doter d’un nouveau gouvernement – je sais ce terme impropre mais qu’importe – et l’un des jeunes qui avaient tant espéré voir milité pour la mort du tyran se réjouissait dans la rue de la liberté qu’il croyait sienne désormais. Il croisa une vienne dame, pleurant et se lamentant sur son ouvrage.
– « Pourquoi pleures-tu vieille femme » lui demanda-t-il?
– « Je pleure le tyran » répondit-elle.
– « Mais pourquoi donc, c’était un homme mauvais et cruel! » s’étonnait le jeune homme.
– « Parce que quand j’étais jeune comme toi j’ai prié pour la mort du tyran d’alors, et qu’il est mort. Un nouveau tyran est arrivé, bien pire que le précédent, tout à la fois plus mauvais et plus cruel. Alors aujourd’hui je pleure le tyran, si mauvais fut-il, car je crains celui qui viendra après lui« .

2016 a emporté certaines de nos idoles et renverse un tabou après l’autre dans un jeu de domino qui semble sans fin – du Brexit au Trump en passant par Duterte et tant encore… Je redoute le futur de la France, je redoute son exemple pour la Belgique dont elle est l’horizon naturel et où les extrêmes guettent dans un confort cinq étoiles. Je redoute pour les démocrates partout dans le monde. Les temps s’annoncent durs pour ceux qui croient aux mots et aux accords, la Syrie le prouve assez et je croirais entendre mon prof de 5e, expliquant l’implosion d’une Société des Nations incapable de circonvenir les va-t’en-guerre, comme Srebrenica, 20 ans plus tard… Voilà qui ne cesse, de Francken à Aube Dorée, de rappeler les années ’30s: les historiens (je n’en suis qu’un anonyme avatar) sont ils condamnés à rester d’éternelles cassandres, tirant la manche des puissants sans résultat? J’ose croire que non et que les citoyens ordinaires – haineux quand on les abreuve de haine, généreux pour qui sait parler à leur coeur – défendront les démocraties pour eux-mêmes et pour les générations futures. Ce sera au politique de parler vrai quitte à être cash. Et à tout un chacun de prendre sa part de responsabilité, sa part de risque.

Que faire pour la « gauche » (les guillemets ont tout leur sens), divisée comme rarement, à bout d’idées comme jamais? Se rassembler relève du réflexe grégaire, salvateur face à la menace, mais ne présage en rien d’une quelconque forme de réinvention. Oser son aggiornamento idéologique et moral me semble en revanche la rapprocher de la rédemption: entreprendre de nouvelles formes de gouvernance (lisez Van Reybrouck), oser briser les tabous de 40 ans de social libéralisme (inspirez-vous de Grenoble l’écologiste ou de la Barcelone de Podemos), délier travail et revenu pour le salariat (ce qu’a fait le capital il y a 30 ans), affirmer une politique fiscale travail/emploi/entreprise qui soutienne les actifs en restant simple et lisible (keep it simple).
Quand la gauche ne fait plus rêver et ne tient pas ses promesses, elle perd, c’est aussi simple que ça.

Si Mélenchon – et vous savez mon scepticisme à son égard – avait pris la peine d’écouter Daniel Cohen-Bendit, il l’aurait entendu l’enjoindre à participer à la primaire de gauche. Voilà qui eût mérité d’être entendu.

Je digresse, et vous laisse avec Henri Salvador, dont la musique sera je l’espère de nature à vous aider à méditer sur nos futurs communs.

 

Un site de Cédric Lemaire