J’étais abonné au Soir, aujourd’hui c’est flou…

J’ai le souvenir cinglant d’un petit matin blême et frisquet, au milieu des années ’80s: arrêtée moteur tournant sur la Place de la Liberté de Grivegnée, ma mère ouvre la portière de notre Opel Kadett trois-portes-café-au-lait et me met une pièce de 20 francs belges en mains. Une grosse pièce lourde et épaisse, du genre pas si courante dans mes mains (la pièce de cinquante n’existe pas encore…), avec des petits traits sur la tranche, une branche un peu bizarre sur le côté « pile » et le Roi qui a l’air presque chauve sur l’envers (il est, en fait, jeune et gominé). « Papa va partir en rappel, achète-lui le journal« . Je devais avoir 6 ans et j’allais tout seul acheter LE journal (j’ignorais même qu’il y en existât d’autres) au Monsieur gentil mais un peu ermite de l’aubette à journaux; j’allais devoir parler poliment et payer. Tout seul. « Bonjour Monsieur, puis-je avoir Le Soir s’il vous plaît?« . Je repartis fier comme Artaban, alourdi d’un grand et précieux broadsheet, tenu de mes deux petites mains à la fois fières et inutilement obséquieuses.

On a toujours tous lu le journal à la maison, et souvent baguenaudé dans les newspapers, du regretté Pourquoi Pas? en passant par le Vif et occasionnellement Le Nouvel Observateur puis Marianne. La Libre Belgique était catalogué « le journal des évêques » (ce qui ne manquait pas de sel mais soit…), La Meuse trop « chiens écrasés ». Quand l’OFUP a commencé à proposer des abonnements à prix réduit à mon frère aîné, l’abonnement est devenu la règle familiale et les petits-déjeuners plus silencieux encore qu’avant, à peine troublés par les dessins animés du cadet – avant d’aller choper le 29 de 7h48 (ou le 33 de 7h56 mais ça promettait du retard et de devoir filouter les surveillants). « Neutre, plutôt laïc et plutôt de centre-gauche », j’ai avalé des kilomètres de colonnes d’abord en noir-et-blanc, puis en couleurs, en commençant toujours par la Petite Gazette et la BD, puis Royer, puis les Sports… Adolescent j’attendais avec impatience le mercredi et le MAD. J’appris avec le temps à reconnaître les signatures: Colette Braeckman, Luc Delfosse, Pierre Bouillon, Baudouin Loos, Guy Duplat hier. Xavier Counasse ou Michel de Muelenaere aujourd’hui outre les anciens toujours à la barre. Et puis évidemment Cléante, dont je ne ratais jamais une analyse de mot, qui m’a en quelque sorte « autorisé » à considérer que l’exigence et l’excellence dans la langue ne sont pas des lubies, ne sont pas un snobisme. Et enfin, Liège: Marc Vanesse, Daniel Conraads, Eric Renette, Christian Delcourt, Philippe Bodeux, Pierre Morel, Joël Matriche et tant d’autres avec eux, après eux… Devenu étudiant, j’ai pu étancher ma soif de curiosité de lecteur en effectuant durant deux ans la revue de presse de l’ULiège, en apprenant davantage sur les métiers de presse au contact de Fabienne Lorant, Didier Moreau et Patricia Janssens.

 

Ce vendredi 22 décembre Philippe Bodeux, dernier journaliste du Soir de la rédaction de Liège a brisé sa plume. Plus que la fin d’une aventure personnelle, il s’agissait de baisser le rideau de fer sur la boutique, et de jeter la clef, avant de partir vers de nouvelles aventures professionnelles loin du journalisme. Quand on sait l’investissement de Philippe dans son métier, à Liège, à l’AJP (et notamment pour des pigistes correctement rémunérés), il doit en avoir gros. A titre personnel, comme lecteur puis comme personne publique amenée à le fréquenter épisodiquement mais toujours positivement, je lui tire mon chapeau et lui souhaite le meilleur.

« There is no alternative… »

C’est le résultat d’une trajectoire très « TINA » qui vise pour Rossel à rationaliser ses rédactions régionales, jusqu’à les faire disparaître, aujourd’hui à tout le moins à Liège. La course à des « business units » individuellement rentables est à ce prix… Les lecteurs liégeois du Soir lisaient déjà depuis deux ans des articles de La Meuse et des quatre coins de la wallonie (ce qui constitua un plus, en élargissant les horizons), mais le processus a cette fois pris un tournant définitif et je le crains irréversible. La presse est en crise de business model et supprimer les coûts peut faire sens (je suis chef d’entreprise, je connais l’importance de la notion de rentabilité), mais aujourd’hui, à part l’histoire personnelle que j’entretiens avec Le Soir, plus rien ne m’invite à l’acheter: ce produit ne m’est plus d’aucun intérêt spécifique, il ne possède plus aucun avantage différenciant. Un commerçant peut il vendre s’il cesse d’acheter? Les rayonnages vides permettent-ils de développer du chiffre d’affaire? Evidemment que non. Sans journalistes pour les écrire, quels articles pourrais-je lire demain? Aucun.

Le Soir se définit lui-même et depuis longtemps comme un quality paper, pour ne pas dire comme LE quotidien belge francophone de référence. On l’a vu cette année avec le Samu Social, le Kazakhgate et autres affaires (Siamu…) combien il y avait « matière à », pour autant que des journalistes se saisissent des dossiers, qu’on leur en donne le temps, l’opportunité, les moyens. Quiconque veut se souvenir de l’affaire Sotegec (Namur) ou des dossiers carolos (avec deux journalistes du Soir, Pascal Lorent et Didier Albin en front de bandière) sait qu’il y a un travail de journaliste(s) à faire dans nos régions autant qu’à Bruxelles. Les rédactions régionales opéraient un travail significatif de détection et de tri des dossiers locaux qui méritaient relais ou enquête au niveau national: il faudra désormais s’en passer, ou le réinventer ailleurs, autrement. A moins d’un an des élections communales, j’espère que cette information infusera jusqu’au sommet… A l’heure des réseaux sociaux, être absent du terrain c’est dire clairement aux lecteurs potentiels « informez-vous vous-mêmes et bypassez la presse, on a aucune plus-value« , ce qui supprime le filtre de fiabilisation que réprésentent tout à la fois le/la journaliste et son travail. Moins de journalisme, plus d’affirmations (politiques) non-contredites, l’étape d’après ce sont les fake news et l’ère de la post-vérité…

« … Sure it is! »

En avril dernier j’étais invité pour une interview radio au Studio Bus des étudiants de 2e master en journalisme de l’ULiège, cornaqués par Marc Vanesse dont on sait l’expérience pour ce qui concerne le journalisme d’investigation. Toute occasion de tâter le terrain étant à saisir, je l’interrogeai alors sur l’état de la presse locale, quotidienne comme audiovisuelle. Il m’évoqua une discussion récente sur les options existantes, des cost-killers à la relance des ventes par la production de contenus spécifiques et, idéalement, exclusifs. A cet égard les révélations concernant Publifin ont été majoritairement publiés par le Vif, suite notamment à l’arrivée de David Leloup comme journaliste d’investigation. Ceci n’est évidemment pas étranger au retour du titre sous le feu de l’actualité, donnant le tempo dans de nombreux dossiers d’actualité (porté par d’autres journalistes du titre également) et entraînant les abonnements sur un trend positif. Nul manichéisme dans mon propos et chaque titre a ses forces, ses faiblesses, mais la preuve est faite que des contenus exclusifs et du temps pour les journalistes de travailler leurs dossiers permettent d’obtenir des résultats solides. La ligne « le chaud et le froid » de La Meuse dans le traitement de ces infos, la perplexité autour de l’Avenir et donc le désinvestissement du Soir interpellent alors qu’il y a tant à écrire… et des lecteurs pour cela. On se souviendra dans un passé récent des décisions radicales du WaPo ou du Boston Globe (comparaison n’est pas raison, certes), comme excellents contre-exemples à l’inéluctable désinvestissement.

Outre la tristesse personnelle et la sensation d’abandon collectif, cette contribution n’apportera pas de tournant définitif dans l’évolution du secteur de la presse, j’en ai pleinement conscience. Il n’empêche: si couper des branches à un arbre peut l’aider à s’élever, l’amputer de ses racines n’est pas une manière efficace de le faire croître, m’est avis.

 

Je reviendrai rapidement avec un scan des rédactions liégeoises, slow-press et des alternatives…

Un site de Cédric Lemaire