2019, les enseignements

Le temps de digérer, puis le temps de l’analyse. Si vous le voulez bien je vais allez du général au particulier, il y a plein de choses à (essayer de) comprendre, et j’en tire personnellement plusieurs conclusions.

1. J’aime mon pays, une partie de ma famille est flamande, mais je suis aussi grave que lucide à ce stade. Je m’attendais à ce que le pays soit divisé et difficilement gouvernable, mais c’est infiniment pire que ça. La stratégie de pourrissement (je vous épargne le topo complet) arrive à ses fins avec une situation fédérale inextricable. Les options politiques et opinions publiques sont largement divisées, et je pense que nous avons atteint le stade que les avocats et juges appellent « désunion irrémédiable » dans le cadre d’une procédure de divorce. J’entends déjà les appels à l’union des démocrates, notamment flamands… qui nous a amené si proches de l’abîme et a renforcé les extrêmes depuis 20 ans et l’implosion de la Volksunie. Il faut du courage et dire les choses: on passe plus de temps à se disputer sur des vétilles linguistiques, communautaires et régionales qu’à régler nos problèmes essentiels (fin des ressources, climat, chômage, mobilité, logement, justice), et ça suffit Ma conviction depuis longtemps est la suivante: je préfère un divorce propre à une agonie longue et douloureuse. Je préfère que nous restions ex-s et bons voisins que mariés à nous jeter des assiettes de porcelaine à la figure: on peut se séparer de manière civilisée, sans gosses qui ont peur, café sur le plafond voire sang sur les murs. Partageons ce qu’il reste du trousseau et les souvenirs de famille, car si nous attendons encore il n’y aura un jour plus à partager que les cendres de la maison commune. Un Etat est une construction humaine, politique: nous la percevons erronément comme allant de soi, comme éternelle, alors que rien n’est plus faux, les Etats naissent, grandissent, s’étiolent et meurent. Alors, fail pour fail, « fail fast » c’est toujours mieux (je lis les lettres de Roald, et c’est une punchline bien connue dans le monde de l’entreprise).

Deux scénarii pour ce faire:
– le confédéralisme « à 4 » entités équipollentes: Flandre, Bruxelles, Wallonie, Germanophones. Ceci me semble d’autant plus faisable que la région bruxelloise a acquis durant la dernière décennie une maturité jusqu’alors jamais atteinte, avec ses propres choix, ses propres aspirations. Flandre et Wallonie admettent s’amputer mais saisissent leur destin.
– le « scénario slovaque » de séparation pure et simple, avec le droit des peuples à décider d’eux-mêmes.

Pour les Wallons, ça voudrait probablement dire bouffer de la vache enragée pendant 10 ou 20 ans. Autant savoir, dire les choses telles qu’elles sont et assumer.

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2. Banalisation à droite
Les libéraux et chrétiens-démocrates flamands et plus récemment les libéraux francophones ont adopté une rhétorique qui emprunte largement au vocabulaire et postures de l’extrême-droite, parfois par pur opportunisme, parfois en voulant/feignant la combattre. C’est plus qu’une erreur, c’est une faute, et à l’instar de Sarkozy, les mêmes causes entraînent les mêmes conséquences. Dans un premier temps la droite siphonne son appendice extrême, puis par la suite les électeurs reviennent au bercail avec une légitimité accrue, la droite classique fait siens et répété les mots de l’ennemi. Or il ne doit s’agir de débattre avec l’extrême-droite, mais de la combattre. J’invite très sincèrement mes amis libéraux à s’interroger sur le « virage conservateur » de ces dernières années. Il n’est jamais trop tard pour un aggiornamento.

3. Je suis assez estomaqué de la naïveté de certains partis sur les réseaux sociaux. Nous sommes DES ANNÉES après Obama, après Trump, après le Brexit même… et le niveau d’amateurisme est assez sidérant. Pour utiliser Facebook à des fins professionnelles (et de manière très artisanale), j’étais persuadé du rôle cruciaux des réseaux sociaux dans cette élection, beaucoup plus que pour le scrutin local qui concentre moins de moyens et moins d’attentes. Il y a aussi une question de moyens, mais normalement l’absence de moyens amène à la créativité, pas à la passivité; et le VB sort d’années très fâcheuses en nombre d’élus, je suppose qu’ils ont misé gros sur leurs relativement faibles moyens… pari gagné.
Le fait que ça leur oeuvre les portes du Palais me glace le sang.

4. Nous nous apprêtions à vivre 5 ans sans élections, ce qui est inédit depuis 1830. 20% des wallons n’ont pas voté et le politique est plus démonétisé que jamais. Faute d’avoir des communes qui organisent elles-mêmes la démocratie participative (même si ça se produira ça et là), je pense que c’est la société civile, associative, qui pourrait faire vivre le débat démocratique… C’est en tout cas ce que j’espère, parce que si on dit aux gens de la fermer pendant 5 ans, j’ose à peine imaginer les résultats…

5. Vu les forces en présence au parlement wallon, je sens venir lancé comme un train de marchandise le « There is no alternative » wallon, entre un PTB qui va vouloir faire monter les enchères jusqu’au ciel, un MR qui va se faire couleur muraille gentils quémandeurs et le PS qui finira par expliquer la bouche en cœur que gouverner avec le MR est la seule voie possible (ce qui fera rigoler malade les acteurs de la série wallonne « Publifin » dont on attend la prochaine saison avec une impatience malsaine) alors que c’est surtout la seule bipartite possible. On a déjà vécu cette pantalonnade à Liège, on a du fil blanc en stock si besoin pour la couture… Or désolé mais faire « une contre-nature » (copyright Laurette) à l’heure de l’urgence climat, merci mais non merci.

6. Le cdH wallon peut bien aller mettre une bougie à Banneux en remerciement pour le « tractgate » écologiste de Saint Josse. Des retours que j’en ai eu il semble évident qu’un électorat centriste/rural a opté pour le cdH par prudence alors qu’il s’apprêtait à voter Ecolo, et dans plusieurs circonscriptions l’effet est immédiat. Ecolo a évidemment des sensibilité différentes à Bruxelles et en Wallonie sur ce genre de questions, exactement comme les autres partis (!!) mais la séquence fut désastreuse alors que jusque là les attaques essentiellement venus du MR avaient surtout tendance à nous galvaniser. Cette affaire a fendu l’armure et affaibli l’ensemble. C’est triste pour nombre de candidat.e.s wallon.e.s qui prennent ainsi une balle perdue, et surtout pour les propositions qu’ils portaient.

7. Le principal effet en sera de… freiner voire reporter aux calendes grecques la nécessaire recomposition à gauche. Le PS n’est plus « LE » parti de gauche, mais l’un parmi les trois, or une répartition des forces plus panachée aurait contraint à un dialogue accru. Sauf à imaginer un gouvernement wallon PS-Ecolo-PTB, ça restera une occasion manquée…
Nous trois ne pouvons plus, je pense, nous regarder dans ce « mexican standoff », mais apprendre à bosser ensemble.

8. Toujours à gauche, je pense qu’on peut tirer deux conclusions fortes de la campagne du parti socialiste. Primo: la capacité de mobilisation et la résilience du PS sont effarantes. Après des affaires (passées, en cours, futures), le PS conserve son électorat captif, son maillage appuyé sur le local, des énergies individuelles comme collectives considérables. Mais il y a un mais: le score du PS le renforce en la circonstance, mais c’est son plus bas historique depuis quasiment un siècle, et les temps sont probablement mûrs, là aussi, pour un véritable changement de cap. Lire la dernière déclaration du Bourgmestre de Seraing laisse à ce sujet rêveur…

9. Je parlais de « mêmes causes = mêmes conséquences » à propos de Sarkozy et l’extrême-droite. Ceci s’applique aussi à gauche, évidemment et singulièrement à l’émiettement des voix.
* Un exemple « macro », en France pour les européennes: ensemble EELV (qui a pourtant bien scoré), PS-ND, Générations, France Insoumise et PCF auraient fini… premier parti, et gagné bien des sièges (et se seraient épargné de la concurrence inefficace pendant la campagne).
* Deux exemples « micro » (qui n’a rien de nouveau): à Liège le Mouvement Demain a présenté une liste composée de gens assez formidables mais n’a pas su obtenir 1%, concurrençant Ecolo sur sa gauche, mais sans aucun effet électoral et avec une grosse perte d’efficacité mais heureusement sans conséquence en sièges. On avait déjà eu exactement le même problème en 2018 avec Vert Ardent/Vega qui avait coûté 1 siège aux écologistes liégeois (comme en 2012, même si là les différences étaient plus marquées et l’existence de deux listes plus compréhensible/justifiable). Plus heureux: les extrêmes-droites wallones font ce genre d’erreur exposant x en éparpillant leurs voix sur une multitude de listes… alors qu’ensemble ils obtiendraient un élu sans coup férir (puissent-ils ne pas me lire).
Lisez-moi clairement: les querelles d’égos qui font perdre le collectif, ça me réjouit à droite, mais à gauche franchement ça m’énerve au-delà de tout…

10. J’ai quand même un gros motif de satisfaction et il tient essentiellement aux nouvelles élues et nouveaux élus: on assiste, pour mon plus grand plaisir, à une féminisation et à un rajeunissement des cadres. J’y vois un motif d’espoir – la génération climat, c’est eux -, j’espère que les matinales pourront changer d’invités avec une meilleure variation des profils…

11. Et pour finir je suis heureux de « mon » score. Je pense avoir fait le job de soutien demandé et les 1747 votes exprimés s’accompagnent d’autant de « mercis ». J’aurais probablement pu faire davantage, mais je ne suis décidément pas un spécialiste des campagnes de printemps, je suis meilleur en automne… vivement 2024 ;-)!

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Un site de Cédric Lemaire